LA VALEUR – Numéro 35: Changement de conduite

November 18 2020
Conrad Galambos

Par: Brian Murphy

On peut dire sans crainte d’exagérer que l’année 2020 a été le théâtre d’un mouvement et d’une volatilité inouïs entraînés par la pandémie de COVID-19. De nombreux éléments ont chuté à des bas niveaux record et des efforts frénétiques sont actuellement déployés pour les ramener à un semblant de normalité. Avec l’incertitude qui continue de régner, ces titubations et ces trébuchements, même si leur trajectoire est positive, sont ce à quoi nous pouvons nous attendre pour l’avenir prévisible, du moins jusqu’à ce qu’un vaccin efficace soit mis à notre disposition. Même si beaucoup des changements que nous vivons sont temporaires, certains sont appelés à durer plus longtemps que d’autres.

Ce mois-ci j’aimerais parler de quelque chose qui me tient beaucoup à cœur et qui est une des pierres angulaires de notre industrie : la conduite. À part la joie réelle que beaucoup prennent à l’action de conduire elle-même, cette conduite est également liée à la consommation de kilomètres.
De nombreux aspects de la conduite sont en rapide évolution, chose qui était déjà vraie avant l’arrivée de la COVID. La forte émergence des véhicules électriques à batterie (VEB) et des véhicules électriques hybrides (VEH) ainsi que de fonctionnalités autonomes avancées étaient déjà d’importants facteurs de l’évolution du transport. La montée rapide des services de covoiturage tels que Lyft et Uber, de même que le déploiement de scooters et de bicyclettes électriques, nous amènent à voir la mobilité de façons autres que le fait de conduire du point A au point B.

L’un des changements à l’impact potentiel important qui, je pense, a été plutôt négligé jusqu’à présent, est la quantité de conduite qui se fait ou qui ne se fait pas en ce moment, et la façon dont ceci est appelé à évoluer dans l’avenir; c’est la « consommation de kilomètres » mentionnée plus haut.

Pardonnez-moi un instant d’utiliser ce que j’appelle « le dangereux échantillon unique » à titre d’exemple. J’ai eu la chance de faire l’acquisition d’une belle voiture neuve le 4 mars de cette année, soit peu avant l’imposition des mesures de confinement. Je suis fort surpris de constater qu’aujourd’hui, à peine huit mois plus tard, je n’ai parcouru que 7 000 km. Normalement je ferais au moins 2 000 km par mois. La voiture devrait donc avoir 16 000 km d’usure ou plus aujourd’hui. J’ai acheté beaucoup moins d’essence, payé moins de péages et de lavages, et je n’ai même pas eu encore à changer l’huile. Bien sûr ceci n’est que mon cas à moi. Mais je ne suis pas seul; comme moi, de très nombreux Canadiens consomment moins de kilomètres.

Plus tôt cette année Statistique Canada a annoncé que 50 pour cent des Canadiens travaillaient de la maison. Les dernières données, provenant de l’Enquête sur la population active pour octobre, indiquent que quelque 2,4 millions de Canadiens continuent de travailler à domicile. À moins d’aller vérifier les odomètres de chacun, il est difficile de mesurer l’impact sur l’industrie entraînée par l’absence de déplacements. Toutefois, on peut jeter un coup d’œil aux tendances de ventes de stations-service, qui font partie des données suivies par Statistique Canada. En supposant que les ventes de boissons gazeuses, de chips et de liquide lave-glace sont également réduites, on obtient un aperçu critique de ce qui se passe réellement à la pompe et sur la route, donc de toute cette conduite qui a disparu ces jours-ci. Le prix de l’essence a certes fluctué durant cette période, mais les tendances démontrent que la consommation d’essence n’est toujours pas revenue aux niveaux d’avant-crise.

Comparativement à la même période l’an dernier, les ventes des stations-service pour juin, juillet et août accusent une baisse de 15,5 pour cent. À un certain point en avril, lorsque les mesures de distanciation sociale étaient plus sévères pour un grand nombre de Canadiens, les ventes des stations-service avaient diminué de 48,5 pour cent. Nous avons donc la preuve (bien que purement circonstancielle, votre Honneur) que les Canadiens conduisent moins, mais quelle est la signification de ceci? Les effets potentiels sur notre industrie sont multiples.

Selon l’Enquête sur les véhicules au Canada de 2009 de Statistique Canada (dernière année pour laquelle des données sont publiées), il y a actuellement quelque 24 millions de véhicules sur la route au Canada. J’estime que les Canadiens parcourent actuellement une moyenne de 360 milliards de kilomètres par année. Si le niveau de conduite réduite actuel se poursuit pendant 12 mois complets, nous aurons parcouru environ 5,6 milliards de kilomètres de moins, plus ou moins quelques centaines de millions. Toute cette conduite réduite entraînera une baisse de consommation de tous les éléments liés à l’automobile. L’essence sera bien sûr en première place, mais cela va beaucoup plus loin, y compris l’entretien, les pneus, les pièces pour la réparation (moins de conduite signifie moins d’accidents), les lavages et autres services. Si la tendance actuelle se poursuit pendant 12 mois complets, et en supposant qu’on change l’huile tous les 20 000 km, ceci se traduira près de 300 000 changements d’huile de moins à l’échelle nationale. Il s’agit d’une perte de ventes et de bénéfices énorme pour les détaillants et les nombreux fournisseurs après-vente.

Du point de vue des ventes de voitures, songez aux changements que ceci pourrait entraîner dans les comportements des consommateurs. Les consommateurs de véhicules loués, pour leur part, ont déjà convenu de rapporter leur véhicule dans trois ou quatre ans avec un nombre fixe de kilomètres ou moins. Ceux-ci restent dans le marché, mais s’ils conduisent beaucoup moins, ils sont plus susceptibles de racheter leur bail pour la valeur résiduelle, car leur sera positive. Pour certaines sociétés de crédit-bail, ceci pourrait être une bonne nouvelle, du point de vue du risque lié à la valeur résiduelle. Les locateurs pourraient s’attendre à récupérer des véhicules qui ont beaucoup moins de kilométrage que prévu, ce qui se traduirait par de meilleurs résultats lorsque les véhicules sont ensuite vendus aux enchères.

Lorsque ces véhicules arriveront sur le marché de gros, on peut s’attendre à ce qu’une année-modèle donnée n’ait pas beaucoup de kilométrage, car le véhicule n’aura pas été beaucoup utilisé cette année. Ainsi, toutes choses étant égales par ailleurs, ce véhicule vaudra plus. Les nouvelles ne sont donc pas toutes mauvaises.

En ce qui a trait à ceux qui financent ou achètent leurs véhicules (près de 70 pour cent de Canadiens), l’effet de la consommation réduite de kilomètres sur les ventes dépend du moment auquel le consommateur entame le processus d’achat. Si c’est une question de temps, c’est-à-dire les gens qui achètent un véhicule neuf à intervalles réguliers, par exemple tous les six ans, rien ne changera. Toutefois, pour ceux qui achètent lorsque leur véhicule atteint 100 000 km (ou autre chiffre magique), ils resteront hors du marché jusqu’à atteindre ce chiffre. Pour les Canadiens qui préfèrent aller magasiner lorsque leur véhicule commence à avoir besoin de réparations majeures, on suppose qu’ils entreront dans le marché plus tard que la normale, car ils auront mis moins de kilométrage sur leur véhicule et par conséquent celui-ci nécessitera moins de réparations majeures.

Personne ne sait combien de gens continueront à travailler de la maison lorsque la pandémie sera passée. En mai, Statistique Canada indiquait que près du quart de toutes les entreprises prévoient que 10 pour cent ou plus de leur personnel continuera de travailler à domicile. Pour compenser, on prévoit que certains Canadiens achèteront une voiture pour éviter les transports en commun ou le covoiturage, afin de se prémunir contre le virus. Même avant la crise, la plupart des véhicules étaient au repos environ 95 pour cent du temps; à court terme, on prévoit que ce pourcentage augmentera. Dans le monde actuel où un grand nombre d’entre nous choisissons de travailler de chez nous en permanence, les impacts potentiels durables sont nombreux.

Les consommateurs pourront estimer que puisqu’ils ne conduisent à peu près jamais, il est peut-être plus logique de prendre un taxi, d’utiliser un service de covoiturage ou encore de louer un véhicule de temps en temps. Si on élimine ou que l’on réduit de façon marquée les déplacements en lien avec le travail, les ménages qui comptent actuellement plusieurs véhicules pourraient réduire la taille de leur parc la prochaine fois où ils envisageront un achat. Et comme les distances parcourues seront moindres, certains ménages qui ont jusqu’à présent rejeté l’idée d’un véhicule électrique pourront l’envisager comme voiture principale ou secondaire.

On assiste actuellement à une réduction marquée à court terme du nombre total de kilomètres parcourus par les Canadiens en raison de la COVID-19. Toutefois, on peut raisonnablement s’attendre à ce plus de gens optent en permanence pour le travail à domicile, surtout lorsqu’ils réaliseront les économies qu’ils réalisent en réduisant leurs déplacements. À mon avis, tout ceci mènera avec le temps à une industrie qui vendra moins de voitures, car beaucoup d’entre nous consommeront moins de kilomètres dans un monde nouveau aux habitudes de conduite nouvelles.